JOUR 1

Louane disait : “C’est le jour un, celui qu’on retient”. Eh bien, elle avait raison. Déjà, à l’arrivée à la station Boulogne – Pont de Saint-Cloud on pouvait apercevoir une horde de teenagers s’impatienter devant l’entrée du festival. Canette de kro à la main, on s’est avancées timidement vers le cortège visiblement en pleine conversation sur Jared Leto et son ombré hair d’influenceuse Instagram. On se rend vite compte que nous ne sommes pas au bon endroit, cette vulgaire entrée manque de panache, d’exclusivité. Nous sommes escortées en tram vers l’entrée VIP qui se trouve à l’autre bout du site (soit à 5463km à vol d’oiseau) et pouvons enfin débuter l’aventure rock dont nous avions toujours rêvé.

Pour tous ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans ce genre de mastodonte, sachez que les concerts ne représentent que 20% des activités proposées. En effet, vous y trouverez aussi un stand de saut à l’élastique, un coin tatouages éphémère, des blind-test, une micro-boutique de fast-fashion, un simulateur de permis de conduire (trop fun) et bien d’autres surprises sponsorisées par un panel de PME triées sur le volet comme Coca-Cola ou H&M. On profite de cette entrée en matière pour faire un point rock et là, on tombe nez à nez avec le Bar Metal. Nous sommes à bon port et pouvons enfin faire taire les mauvaises langues tout en s’envoyant une pinte d’eau coupée à la bière. On slalome entre les cinq scènes et tombons sur les sœurs suédoises de First Aid Kit qui sont décidément trop mignonnes pour nos âmes torturées. Même pas le temps de dire “smörgåsbord” qu’on doit filer retrouver le jeune groupe prometteur Gothking pour une leçon de gothic attitude. Plus extravagants que Siouxsie Sioux, plus dark que the Cure, plus tourmentés qu’Alien Sex Fiend, les quatre membres boudent leur plaisir et démontrent que la façon la plus cool de voir la vie est en noir.

On quitte ces rockeurs légitimes pour rejoindre les âmes bien plus solaires de Parcels que l’on convie à un jeu de cocotte en papier. Les stars australiennes sont tout sourire, ils ont la banane, sont gentils, ça commence sérieusement à nous énerver. Ils n’ont tout simplement pas ce qu’il faut pour être rock, on repart déçues. Dans le coin presse il est 19h20 et les VIP sirotent des spritz au Martini. On se croit drôles en demandant un mimosa sans champagne au bar. Ils ne trouvent pas ça drôle.

De retour dans l’arène on partage un sandwich raclette avec des guêpes devant une YouTubeuse jouant aux cartes. On pense qu’elle joue au président. Sur la grande scène c’est déjà l’heure de Die Antwoord qu’on ne présente plus. Ils nous ont concocté une belle petite scéno bidonville à base de taule taguée et enchaînent leurs tubes mi EBM mi happy hardcore. C’est aussi délicat qu’une choucroute garnie et après notre sandwich raclette, on frise l’indigestion. On reprend nos esprits devant Yelle, la princesse de la pop hexagonale (plus big in Japan qu’acclamée dans son propre pays à notre grand regret). Elle nous incite à faire des ronds avec nos bassins et on manque de se faire une hernie discale. On entonne les paroles de A Cause des Garçons en balayant d’un revers de main le manspreading dans la fosse. Au loin résonne les cris plaintifs de PNL qui achèveront cette première soirée au festival.

JOUR 2

Le deuxième jour commence avec Cigarettes After Sex, ce qui nous permet de prolonger un peu notre grasse matinée. Avachies devant la grande scène, on a l’impression de prendre part à un cours de méditation, en phase totale avec notre corps. On est en harmonie avec nos émotions et on prend le temps de réfléchir au sens de la vie. Autour de nous, les gens sont dans le même état végétatif, rien ne peut troubler cette bulle de tranquillité. Va-t-on céder à l’appel de la dream pop ? Non, ça serait trop facile. On parvient à s’extirper de ce rêve éveillé pour reprendre notre pèlerinage rock’n’roll avec King Gizzard & the Lizard Wizard. Les yeux écarquillés, on note les trois guitares, la basse, le clavier, l’harmonica et les deux batteries, sans oublier le t-shirt Slayer du leader Stu McKenzie. Ça y est, nous y sommes. Rock en Seine prend tout son sens et nous pouvons enfin souffler. Encore une croix cochée dans notre calepin. Les Australiens, qui ont réussi la prouesse de sortir cinq albums l’année dernière, livrent un concert extrêmement maitrisé où le terme psychédélique ne semble pas galvaudé.

Nos cœurs balancent ensuite entre les concerts de Sophie et de Ouai Stéphane. Nous optons finalement sur celui avec le nom le plus rigolo car nous ne le connaissons pas et qu’il joue sur la scène Ile-de-France, haut lieu de découvertes sonores. Gros coup de cœur pour cet artisan d’un électro bricolo qui fait pogoter la foule de rockers. Il fait semblant de mixer dans l’air, adopte des expressions faciales déconcertantes et chante avec de l’autotune. Il aurait presque pu être le cinquième membre de TGAF ne serait-ce que pour son pseudo. Il finit son set avec son ultime chanson mauvais goût Allez la France, hymne officieuse qui mériterait d’être officielle. On ose faire le pari que Ouai Stéphane ira très loin.

On finit la soirée avec le crew survolté Casual Gabberz qui nous avaient confié un peu plus tôt dans la journée préférer Martin Solveig à Bob Sinclar et avaient osé comparer Steve Aoki à du Jet27 Perrier. Sur scène ils sont six et font les chaises musicales autour des platines qui balancent du gabber et du hardcore à toute berzingue. On essaye de danser le hakken mais on se foire totalement et on a plutôt l’air de faire le kazatchok. C’est un set qui sent bon la nostalgie d’une époque révolue mais pas si lointaine, un peu comme si quelqu’un décidait de passer All The Things She Said de t.A.T.u en soirée. C’est d’ailleurs exactement ce qu’ils font mais à la sauce gabber. Ah, la Russie et la Hollande qui se réunissent, c’est beau. Cependant, toujours pas de rock à l’horizon quand soudain retentit un remix de Guns of Brixton des Clash. Qu’est ce qu’ils sont éclectiques ces Casual Gabberz.

On commence à se diriger vers la sortie mais le live de Thirty Seconds to Mars nous intrigue. On tombe sur un Jared Leto qui se prend pour Jesus, en kimono rose fuchsia les bras levés vers le ciel. Il ordonne à ses disciples de le rejoindre sur scène, les pointant du doigt un à un jusqu’à ce que deux-cents fans se retrouvent à ses côtés pour chanter en chœur. Dans son accès de générosité, il pousse tout de même un coup de gueule contre un agent de sécurité qui tente tant bien que mal de contenir la foule, filtrant les entrées sur scène. Il s’insurge : “We had a fucking deal, don’t be a fucking pain in the ass. Everyone has the right to come on stage !”. Un grand moment.

JOUR 3

Déjà le dernier jour au Domaine National de Saint-Cloud et un petit quelque chose a changé : les festivaliers, qui paraissent aujourd’hui au moins aussi nombreux que les deux jours précédents réunis. Mais qui sont-ils donc venus voir ? Est-ce Johan Papaconstantino ? Lord Esperanza ? Mais non, c’est Post Malone bien sûr ! Celui pour qui tous les millenials vendraient un rein et dont le tube RockstarYourFlex Reebok Tennis 8 Reebok YourFlex Homme qpYx4Ep8 est passé tout l’été sur Swigg FM, nous fait l’honneur d’être présent. Son concert ne commence que dans une heure mais déjà, la foule de jeunes lycéens en bandana et bananes se presse devant la scène.

Il est 19h50 et Puma Dare Tennis Tennis Femme Puma Dare Dare Puma Femme Tennis rvSaqr vient de se réveiller. Visiblement entrain de chercher où il a bien pu mettre la Ricoré, il se frotte les yeux en branchant sa guitare avec flegme. Il termine sa clope roulée sur scène comme une vraie rock star et commence à articuler la boucle de sa première chanson. On est déjà conquises. Dans le public c’est ambiance chicha grenadine et on a visiblement raté le moment où c’était devenu plus grunge de fumer la cigarette électronique que la Winston. Parfum fraise tagada, pop-corn et daiquiri se mélangent et nos narines en prennent un coup mais on décide de rester stoïques. On est trop bien dans ce déversement de mal-être offert par le porte parole du DIY de la Seine Saint-Denis.

On a un petit creux mais au vu des queues qui s’étendent aussi bien au stand saucisse qu’aux toilettes sèches, on préfère ne rien ingérer jusqu’à ce que Justice entre en scène et que les gens soient trop occupés à d.a.n.s.e.r pour se bâfrer. Les deux DJs, plus cool qu’un graphiste free-lance au Marché des Enfants Rouges, s’occupent de clôturer le festival. On ne peut pas dire qu’ils ont lésiné sur la scénographie, afin d’offrir un show à l’américaine avec des jeux de lumière époustouflants, plus Las Vegas que Social Club. Devant ce joyeux bordel pailleté, on se rend compte qu’on est en train de rater le dernier moment rock du festival, celui qui aurait pu boucler la pédale loop, qui se déroule à l’autre bout du site avec les Black Angels.

En manque de guitares, on décide de rentrer écouter du black metal en prenant le temps de faire le bilan sur ces trois jours intenses que nous venons de vivre. Nous nous rappelons avec émotion de toutes ces pintes de cidre rouge, du magasin H&M dans lequel nous ne sommes pas rentrées, de l’interminable ligne 10 ou de Macklemore et Die Antwoord qui nous ont imposé leur progéniture sur scène comme si on était tous à un dîner de Noel en famille. Mention spéciale à la fille Antwoord qui, à treize ans, en fait à peu près vingt-quatre, comme tous les enfants nés après 2000 me direz-vous. On se souvient aussi qu’aujourd’hui nous n’avons pas pu manger car les seuls stands à peu près praticables étaient ceux du thé à la menthe et des pralines. On casse la croûte à moins de cinq euros (chose qui nous était devenue totalement inconcevable) en levant nos verres souvenirs à l’unisson. Vive le rock, vive Rock en Seine.